Ibrahima Sarr, directeur du CESTI : « La liberté de la presse est un élément essentiel de la démocratie »

A l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée du 3 au 5 mai à Tunis, le journaliste Ibrahima Sarr, par ailleurs historien de formation analyse dans cet entretien la liberté de la presse dans un Etat démocratique et les limites que celle-ci peut engendrer. Selon lui, la liberté de la presse est un élément fondamental pour un système démocratique.

La liberté de la presse est-elle fondamentale pour un système démocratique ?

La liberté de la presse est un élément indispensable à la consolidation de la démocratie au même titre que les autres attributs de tout système démocratique digne de ce nom comme l’organisation d’élections libres au suffrage universel, le multipartisme, les possibilités d’alternance politique et une justice indépendante. La liberté de la presse est indispensable à la manifestation de la liberté d’opinion ou de la liberté d’expression. La Révolution française de 1789 a consacré la liberté d’opinion. Avec l’avènement de la grande presse, au XIXe siècle, la liberté de la presse devient l’une des formes de la liberté d’expression des opinions. Donc les missions de la presse dans une société démocratique sont celles d’une médiation fondamentale entre les différents acteurs en favorisant l’échange entre les élites, les dirigeants et les citoyens, d’une publicisation des problèmes de la société dans le cadre d’une circulation et d’une confrontation des opinions. Par ailleurs, l’État joue un rôle important en matière de liberté de la presse. En effet, l’intervention ou l’ingérence de l’État dans la presse est à la mesure du rôle que celle-ci joue dans toute société moderne. La liberté de la presse peut se trouver généralement limité et ceci pour de prétendues raisons d’intérêt général ou d’ordre public. Le degré de démocratie se jauge en fonction du traitement de la presse par les pouvoirs publics. Donc elle est un paramètre essentiel de la démocratie. L’existence d’une presse libre constitue une condition, un élément constitutif de la démocratie.

 

Selon vous, comment améliorer la liberté d’expression des journalistes et des blogueurs ?

Il faut former et responsabiliser davantage les journalistes en leur faisant comprendre que la liberté de la presse n’est pas une liberté absolue, mais relative. Comme disait Robespierre, la liberté est le premier des biens de l’homme et le plus sacrés des droits ; elle a pour borne les droits d’autrui. Il faut que les journalistes dans leurs productions respectent l’éthique et la déontologie qui gouvernent leur métier en ne traitant pas des informations relatives aux convictions religieuses, à l’orientation sexuelle et à la vie privée des individus. Pour améliorer la liberté de la presse, il faut dans des pays comme les nôtres favoriser l’accès des journalistes aux sources d’information surtout administratives, parvenir à la dépénalisation des délits de presse et contribuer à l’amélioration des conditions de vie et de travail des journalistes. Un journaliste à qui il manque le minimum nécessaire pour vivre est à la merci des puissances d’argent et la première victime de la cette situation est l’information de qualité.

Comment la liberté de la presse peut-elle contribuer à l’émergence d’une culture citoyenne ?

Pour le cas que je connais bien, celui du Sénégal, il y a la manifestation, depuis l’élection présidentielle de l’an 2000, d’une prise de conscience citoyenne dont les principaux facteurs sont la crise économique, l’urbanisation, les migrations, le développement de la scolarisation, le travail d’encadrement des mouvements de la société civile avec les mouvements de femmes, de jeunes, les ONG, notamment les organisations de défense des droits de l’Homme. A cela s’ajoute le rôle décisif joué par les médias, notamment privés, avec la mise en circulation d’une information horizontale et non plus seulement verticale – du sommet vers la base – et la professionnalisation du traitement de l’information en langues nationales, wolof en particulier, permettant du coup l’accès d’un large public d’analphabètes à l’information et aux médias. Ceux-ci contribuent aussi à vulgariser le travail d’encadrement des organisations de la société civile. Il y a aussi le rôle joué par l’Internet à travers le « journalisme citoyen » et les réseaux sociaux.

En quoi l’accès à l’information peut-il être important pour un journaliste ?

Le journaliste doit avoir un accès facile à l’information pour qu’il puisse informer correctement son public. Sinon, il peut être victime de manipulations de certaines sources. Celles-ci ne sont pas aussi inactives qu’on le croit. Elles développent des stratégies et trouvent un intérêt à la diffusion de certaines informations. Dans des pays comme le Sénégal, l’accès à l’information n’est pas facile pour le journaliste. Il se heurte souvent à une fin de non recevoir, notamment en ce qui concerne l’information administrative. Il y a certes une réglementation concernant la diffusion de certaines informations, que notre code de la presse classe parmi les publications interdites comme les secrets de défense nationale, les informations à caractère judiciaire pour ne pas violer le secret de l’instruction, les délibérations du gouvernement, les travaux des commissions d’enquête parlementaires, certaines sources archivées, etc. Mais les journalistes qui publient des informations administratives qui n’entrent pas dans ce rayon sont souvent condamnés pour recel de documents administratifs. Cela pousse souvent certains journalistes à s’autocensurer. L’accès difficile à l’information est un obstacle à la nécessaire transparence indispensable à toute démocratie.

La liberté de la presse n’engendre t-elle pas des limites ?

Oui, il faut des limites. Comme je l’ai dit tantôt, cette liberté n’est pas absolue mais relative. Montesquieu soulignait à juste titre que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. Sous couvert de la liberté de la presse, il y a eu de nombreux abus comme l’atteinte à la vie privée et à la présomption d’innocence, la multiplicité des inexactitudes, l’incapacité à fournir des informations fiables, la recherche du spectaculaire ou du sensationnel, les dérapages déontologiques et l’implication des médias dans les luttes politiques et économiques depuis qu’ils sont contrôlés par les marchands et les politiques. La liberté de la presse doit être réglementée. Dans ce cadre, en cas d’abus, il faut que le journaliste soit sanctionné. Mais la réglementation ne doit pas servir de prétexte aux gouvernants pour criminaliser les délits de presse et brider les médias. Malgré les imperfections des médias, la liberté de la presse est indispensable à toute société démocratique.

Mariéme Birame Bâ avec Highway Africa

 

 

a propos de l'auteur

Portrait de Marième Birame BÂ
Marième Birame BA |Etudiante au CESTI, Bloggueuse